Looking for Dystopia – Analyse

Barbara Roman, correctrice professionnelle.

 

 Manuscrit 1

 

 

Consigne reçue : effectuer un travail d’analyse sur un projet théâtral d’envergure qui a fini par se déconstruire jusqu’à disparaître.

Je suis contactée en ma qualité de correctrice, en tant que personne qui a l’habitude de chercher l’erreur.

Ce travail est proposé à divers experts dans leurs domaines respectifs. Il est destiné à nourrir le questionnement de l’auteure et metteuse en scène sur le chemin qu’a pris ce projet. Cette dernière souhaite par ailleurs ne pas me donner trop d’informations et me laisser la plus grande liberté possible.

Je pressens que mes compétences orthographiques et grammaticales ne seront pas les plus utiles pour ce travail.

Avant de recevoir les documents, je suis allée regarder sur le net, sommairement, ce que je pouvais trouver sur das Fraülein (Kompanie). J’y ai relevé les signes d’un travail global élaboré, mis en valeur de manière précise et plutôt sobre. Aucune communication claire sur un projet qui aurait ‘dérapé’.

Je suis dans le flou et le doute. Je me demande si mon travail fait partie d’une démarche d’investigation qui serait un processus de création en soi, à la manière d’une Sophie Calle. Je poserai la question à la metteuse en scène la prochaine fois qu’on se parlera au téléphone, lorsque j’aurai pris connaissance des documents.

Je prends la décision de ne pas m’attarder sur le net et de m’en tenir précisément à ces documents, que j’ai demandés à recevoir en version papier et numérique.

 

 

 

1ère lecture

 

Les documents reprennent des échanges de mails sur 2 ans (2011 à 2013), une légende pour la lecture de ces mails, une ligne chronologique reprenant les étapes successives de l’évolution du projet, un liste de liens utiles, des copies d’articles de presse et autres supports de diffusion.

J’entreprends de lire l’échange de mails, à partir de la version papier. Je suis curieuse de découvrir les détails sur le déroulement de ce projet. J’évaluerai ultérieurement ce que je ferai des autres documents.

Cette lecture, effectuée d’une traite, me demande une grande concentration. Pour me donner une ligne de conduite, je l’aborde par l’orthographe et la grammaire. La tâche me semble rapidement inconsistante comme je l’avais pressenti. Globalement, je relève très peu de fautes, les protagonistes manient la langue française de manière précise et nuancée.

Le contenu m’intéresse davantage que la forme. Je suis happée par l’histoire de ce projet qui se lit à travers ces échanges, à la manière d’un suspense.

Au fil de tous les échanges,  je découvre le contenu du projet par bribes. Je veux aussi comprendre qui parle à qui, quelle est la place de chacun et sa fonction dans le projet. Malgré mes aller-retour dans la légende des initiales, je n’y vois pas toujours très clair. Ici et là se trouvent des noms propres qui n’ont pas été transformés en initiales, c’est perturbant, mais quelques fois utile à la compréhension.

 

 

 

 

A l’issue de cette première lecture je ressens une sorte d’hébétude, une fatigue. Je me suis à l’évidence identifiée à la metteuse en scène, dont les courriels révèlent le souci d’honnêteté et la volonté tenace de traverser les obstacles qui se succèdent sans craindre les brumes d’une réflexion et d’une remise en question continues.

Je suis impressionnée par son obstination et celle de son équipe face à la déliquescence progressive des appuis nécessaires à la construction du projet.

L’image d’un mur qui tremble imperceptiblement et tombe en décrépitude s’impose dans mon esprit, elle n’est évidemment pas étrangère au titre « After the Walls» qui apparaît à plusieurs reprises.

Je ne peux m’empêcher également d’établir un lien entre les concepts évoqués dans le projet (utopie/dystopie) et l’évolution vers l’anéantissement de celui-ci. « After the Walls» semble avoir emprunté, par le réel, le chemin entrevu dans la fiction, de manière inéluctable. Cette évolution renvoie la construction réelle de la fiction dans le domaine de l’irréalisable, de l’utopie.

Ce constat me surprend et à nouveau, comme si je ne voulais pas y croire, je me demande si cette évolution n’est pas voulue et conduite par la metteuse en scène dans un processus artistique extrêmement élaboré.

Dystopie = contre-utopie
Récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur.
Utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie.
L’auteur met en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque.
La différence entre dystopie et utopie tient plus à la forme littéraire et à l’intention de son auteur qu’au contenu.
En effet nombre d’utopies positives peuvent également se révéler effrayantes.
Ex. : Littér. Le meilleur des mondes (A.Huxley), 1984 (G.Orwell) ; Cin. Metropolis (F.Lang) (<Wikipedia)

 

Avant d’entamer la 2ème lecture, un contact téléphonique avec A-C. me permet d’écarter cette hypothèse.

Je visionne la moitié de la captation d’Utopia.

 

 

 

 

 

2ème lecture

 

 

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Pour cette 2ème lecture, je ne m’attaque pas encore aux tonalités. La sensation que des éléments m’échappent me donne envie de retraverser tout l’échange d’une traite. Cette fois-ci je consulte en parallèle la ligne du temps. Je m’attarde davantage sur des détails : les dates des échanges, les mots choisis, …. Je prends des notes (cfr. brochure) sur ce que m’évoquent ces détails.

Je dois encore me référer régulièrement à la légende pour identifier les protagonistes, certaines initiales demeurent non identifiables.

Je relève que certains mails restent sans réponse, ou que du moins ces réponses, qui ont peut-être eu lieu oralement, n’apparaissent pas dans les documents.

Je retire de cette 2ème lecture au moins un constat : ce projet s’est tissé dès le départ sur une trame à géométrie variable constituées de nombreuses inconnues. Ces dernières existaient à l’entame du projet et ont persisté ou ont été remplacées par d’autres jusqu’au bout. D’un côté (production) les moyens matériels, financiers, humains, techniques étaient incertains au départ et ont fait l’objet de modulations pendant 2 ans ; de l’autre côté (création-mise en scène) le contenu du projet qui était encore relativement abstrait au départ, a absorbé dans ses phases d’écriture et de création, chaque contrainte successive imposée par les événements et les conditions de production pendant 2 ans. Une corrélation est visible entre les deux contingences.

Ce constat me donne envie de me pencher sur la présence de signes de DOUTE dans les échanges.

 

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Je visionne la deuxième partie de la captation d’Utopia.

 

 

 

 

 

3ème lecture

 

 

Partant de l’idée que le projet Utopia/Dystopia a été plongé et prolongé dans un état d’hypothèse permanente, et donc régulièrement remis en question dans son fond et sa forme, je décide de relever dans chaque courriel les mots que j’estime appartenir au champ lexical du doute. (cfr. brochure – en fluo rose pour les mots exprimés par la metteuse en scène ou membres de la Cie, en fluo vert ceux des autres protagonistes)

J’effectue ce ‘scanning’ de manière rapide, spontanée, la plus directe possible. Je relève les mots du doute, de la remise en question, de l’interrogation.

 

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Puisque j’ai utilisé 2 couleurs différentes, je survole l’ensemble des échanges de mails de la brochure pour déterminer laquelle de ces 2 couleurs est à première vue la plus présente. De toute évidence le rose l’emporte. Cependant l’interprétation de cette prédominance de rose, et donc de l’expression du doute de la part de la metteuse en scène davantage que de la part des autres, me paraît hasardeuse : je ne dispose pas de tous les échanges, des réponses manquent à certaines questions, le relevé n’est ni exhaustif ni suffisamment minutieux ….

Toutefois j’entrevois des nuances au fil des échanges et me risque à distinguer dans les courriels de la metteuse en scène 3 ‘phases de doute’ :

 

  1. Doute – réflexion sur le contenu, hypothèses liées à la phase de création

 

 (…/…)‘Utopia va prendre une autre forme. Je ne sais pas encore exactement laquelle mais il est possible que le projet (un appel à candidature à à financement pour un projet qui doit encore voir le jour) soit aussi un moyen de…’(…/…)

(…/…)‘Cette proposition peut prendre plusieurs formes possible et je ne sais pas encore vers où je vais aller…’(…/…)

(…/…)‘Je ne sais donc pas te dire s’il y aura de la création sonore ou pas’(…/…)

 

  1. Doute – hypothèses liées à la phase de création + inquiétude, questionnement sur la faisabilité du projet (parallèlement à une affirmation du contenu du projet)

 

(…/…)‘j’ai du mal à poser un choix qui se définisse en terme d’audace si celui-ci n’est pas strictement cohérent avec la proposition.’(…/…)

(…/…)‘Du coup la logique de production voudrait que dans le cas où cela resterait un choix juste de le créer dans la bibliothèque, il faudrait que ce soit pris en charge par le F, en plus des frais de coproduction.

Mais, quoi qu’il en soit, je ne suis vraiment plus certaine que le choix de ce lieu et de son empreinte historique soit encore judicieux.’(…/…)

(…/…) ‘C’est à cet endroit que se rejoignent diverses intuitions dont je t’ai déjà parlé, de joindre le projet architectural au projet théâtral (et pourquoi pas même jusque dans son mode de financement).

Un des exemple évident : la construction de l’architecte (ou de celui qui se présentera dans UTOPIA) n’est jamais que le lieu dans lequel se déroulera la fiction.’ (…/…)

(…/…)‘C’est également pour ces raisons, que je communiquais à E. mon inquiétude quant à votre engagement sur l’entièreté du projet. Je ne sais pas ce qu’il en est de votre part, mais parlant de moi, je compte énormément sur cette continuité, entre les deux projets…’(…/…)

(…/…)’Voilà…j’ai fait tout cela de ma propre initiative, car je sais qu’aujourd’hui la situation est extrêmement délicate, mais néanmoins non désespérée. Je tiens à ce que DYSTOPIA puisse être créé. C’est une priorité et une nécessité.’ (…/…)

 

  1. Doute – remise en question de l’ensemble de l’entreprise et de la méthode de travail

 

(…/…) ‘What shall I do with that? What about the whole After The walls process? Should I cancel it, or try to find another way of presenting it ? What about the team? What about the production team ? I feel alone with the dealing of it…. Hard.’ (…/…)

(…/…) ‘Today I am still not able to know what is gonna happen with DYSTOPIA, nor if I still want to make it, where and in which conditions.
This event makes me rethink the whole way I’m working (and the coherence of the production I built) and I need to take time to reconsider all this.’ (…/…)

 

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4ème lecture

 

 

13

 

Pour obtenir une vue d’ensemble sur le déroulement et la teneur des échanges, je rédige un récapitulatif. (cfr. annexe A)

J’identifie les tonalités des mails (cfr. brochure). Les tonalités que je note relèvent davantage de l’interprétation que je fais du langage des protagonistes, que de procédés stricts respectant les catégories littéraires du comique, dramatique, tragique,…

Dans l’ensemble le ton est plutôt franc, cordial, professionnel, souvent amical.

A partir de septembre 2012, apparaissent des tons pressants, expéditifs, irrités.

En février 2013, un ton inquiet mais vaillant et déterminé de la part de la metteuse en scène, face à un ton neutre professionnel ou expéditif. En mai 2013, s’ajoute un ton de colère contenue, de dépit, d’inquiétude chez la metteuse en scène, puis en juillet 2013, de la fatigue s’exprime, mais toujours de la détermination, enfin en septembre 2013, apparaissent de la colère, de l’ambivalence. Chez les autres protagonistes, le ton demeure généralement concis, direct, cordial. En septembre 2013 un ton sec, inflexible et ferme apparaît.

Enfin parallèlement je relève le contenu des mails (cfr. brochure) :

 

A. infos ;

B. Questions ou demandes ;

C. Avis, positionnement ;

I. Signes d’Insatisfaction ;

S. Signes de satisfaction

 

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Ce relevé me permet avant tout de constater que les mails de la metteuse en scène sont ceux qui comportent la plus grande quantité de contenu. Qu’il s’agisse d’infos objectives, de questions ou de demandes, d’avis, ses mails sont largement étoffés, quand ceux-ci reçoivent parfois des réponses extrêmement réduites.

 

 

 

CONCLUSION

 

J’ai lu les échanges de courriels à la manière d’un détective, cherchant l’erreur, ou tout au moins des traces d’erreur. A travers des tonalités, des utilisations de langage, des choix de mots, des rythmes de communication.

Aucune des pistes suivies ne m’a permis de relever d’erreur en tant que telle, je ne peux pointer dans ce que j’ai décortiqué, aucun endroit précis, aucun tournant fatal dans lequel se serait engouffré le projet vers son écroulement.

J’ai lu l’histoire de quelqu’un qui cherche farouchement, avec détermination, agilité, délicatesse, à construire un édifice sur des sables mouvants.

Ce n’est pas l’histoire d’un projet qui connaît des accidents de parcours ou des déconvenues ponctuelles bien circonscrits et identifiables. C’est la trajectoire d’un projet dont les protagonistes, une metteuse en scène et sa compagnie de théâtre, ainsi que les producteurs, sont plongés dans une épopée qui semble obéir aux codes de la tragédie.

J’ai eu beau vouloir m’écarter de ce schéma, il réapparaissait systématiquement en filigrane.

Le sol bouge, un doute s’immisce. Une fissure apparaît, discrète, dans le ciment. Le tremblement est presqu’imperceptible mais sans tarder d’autres obstacles se succèdent. Des mots de désistement, de refus, de doute, d’embarras, d’inquiétude, de limitation. Les obstacles s’enchaînent à un rythme à ce point régulier qu’ils paraissent orchestrés par une trame invisible et indépendante de la volonté de l’ensemble des protagonistes.

Les mots de la metteuse en scène sont abondants. Ils informent, questionnent, cherchent. Ils identifient les failles, tentent de les circonscrire, de les réparer ou de solidifier l’ensemble afin de contenir les zones fragiles sans qu’elles ne mettent en péril tout l’édifice. Scrupuleusement et avec détermination. Conjugués à ceux des autres protagonistes, ils agissent à la manière d’un chœur qui porte parfois la voix des vents contraires.

Pendant un temps, tout se veut encore possible, chaque intervenant oeuvre à sa manière à la réalisation du projet. Cependant les aménagements sont nombreux et conséquents. Le ton de la colère, du dépit, de l’irritation se font sentir. Mais toujours aussi, celui de la détermination.

Le projet, porteur d’une volonté utopiste, est forcé de s’attacher avant tout et malgré lui au démantèlement progressif des rouages de sa construction, et de se contenter d’aménager l’espace régi par la loi d’une force incontrôlable, impalpable, d’un destin inéluctable. Jusqu’à son anéantissement.

L’anéantissement. Frustrante destination pour un projet qui se donnait pour objet d’en décortiquer le mécanisme hostile et nébuleux.

Une construction impeccable d’anticipation, un plan qui ne souffre d’aucun hasard, d’aucun interstice de doute peut-il déjouer les forces de ce mécanisme?

L’épreuve-même de l’anéantissement demande sans doute ici d’être appréhendée comme une première étape, le socle solide et incontournable à partir duquel il pourra être détaillé et représenté.

 


 Barbara Roman

Avril 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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